Sommaire
Articles originaux
Sept contributions consacrées aux techniques, aux infrastructures, aux savoir-faire et aux économies locales en Afrique centrale et occidentale.
Infrastructures ferroviaires et reconfiguration sociodémographique dans la région d’Azaguié en Côte d’Ivoire de 1903 à 1980
Aménagement des infrastructures routières au Gabon après la Conférence de Brazzaville (1946 - 1958) : des résolutions à la réalité
Le Centre Multinational de Formation en Aviation civile (CMFAC) de Mvengué : genèse, stratégies de formation et déclin (1975-1990)
Les forgerons de la commune rurale de Guibaré (Province du Bam/Burkina Faso) : origines, statut social, système sociotechnique et mode de transmission des savoir-faire métallurgiques
L’impact de la céramique dans le tissu socioéconomique de la ville de Bouaké
La céramique des buttes anthropiques sur les rives du fleuve Mouhoun en zone Nord-Nuna (Burkina Faso)
Éditorial
Techniques, infrastructures et économies locales
Ce second volume du numéro 15 de notre revue rassemble sept contributions. Elles examinent comment les choix techniques, les politiques d’équipement et les savoir-faire ont reconfiguré les économies locales et les territoires en Afrique centrale et occidentale. Étayées par des sources orales, écrites et iconographiques, les contributions suivent l’infrastructure matérielle qui façonne les mobilités, redistribue les opportunités et redéfinit les appartenances.
Le texte d’ouverture explore le Sud du Gabon (1855 - 1962). Abraham Zéphirin Nyama et Lydie Priscille Mahinou Me Nyame y retracent l’histoire des matériaux de construction. Ils la décrivent comme une trajectoire faite d’emprunts, d’adaptations et d’optimisations. Entre les impulsions coloniales et les réaménagements du monde rural au lendemain de l’Indépendance, les habitants des provinces actuelles de la Ngounié et de la Nyanga composent avec un milieu riche en essences et matières. La quête de durabilité se traduit par une diversification du bâti et par un gain de solidité qui ouvre la voie à des formes architecturales plus variées.
N’founoum Parfait Sidoine et Kouame Philippe Gacha se concentrent sur la Côte d’Ivoire, en particulier sur la traversée d’Azaguié par le chemin de fer au début du XXe siècle et l’implantation d’une gare qui déclenchent un puissant faisceau migratoire. Attirées par les débouchés agricoles et commerciaux, des populations extérieures s’y établissent. Il en résulte une redynamisation de l’économie locale et la formation de quartiers à marquage ethnique.
L’étude des infrastructures routières gabonaises après la Conférence de Brazzavill, menée par Fred Paulin Abessolo Mewono, éclaire le rôle décisif du financement public dans la réduction des contraintes structurelles. Jusqu’en 1946, le relief exigeant, le climat et la centralisation des décisions à Brazzaville brident l’extension du réseau. La création du FIDES en 1946 modifie la donne. Des constructions viables émergent, signe que les réformes de 1944, une fois dotées de moyens, peuvent corriger une faible connectivité héritée.
Evrard Emeric Bangadi s’intéresse, quant à lui, au Centre Multinational de Formation en Aviation Civile de Mvengué. Né d’une enquête de l’OACI (1975), il est désigné au Gabon le 26 octobre 1978, ouvert le 16 décembre 1985 puis fermé en 1990. Cet article raconte une autre facette des infrastructures : leur vulnérabilité financière. Deux années de fonctionnement normal suffisent à mesurer l’utilité d’un outil régional pour pilotes et techniciens. Mais, les arriérés de contributions et de frais de formation révèlent, en contrepoint, la fragilité des structure coopératives dépourvues d’engagements solides.
À Guibaré (province du Bam, Burkina Faso), Noaga Birba et Batio Amed Ben Nignan mettent en lumière la centralité sociale du métier de forgeron et l’ambivalence de son statut. Groupe de caste endogame, craint et marginalisé tout en étant indispensable, il se structure en clans, porte des trajectoires migratoires et perpétue des savoirs métallurgiques par des modes de transmission spécifiques. Le « système sociotechnique » ainsi décrit rappelle que l’économie matérielle repose aussi sur des institutions et des hiérarchies de prestige.
Deux contributions interrogent la céramique comme fait économique et comme traceur chrono-culturel. À Bouaké, Mitanhantcha Yeo explore un artisanat céramique qui irrigue l’économie urbaine : présence sur la quasi-totalité des marchés et le long des axes, circuits commerciaux en expansion, retombées financières tangibles pour les acteurs. Sur les rives du Mouhoun (zone nord-Nuna, Burkina Faso). Désiré Batieno étudie vingt-deux buttes anthropiques et distingue deux séquences : une céramique associée à l’âge des métaux, située entre le VIIIe siècle av. J.-C. et le XVIIe siècle et une céramique de surface relevant de la dernière phase d’occupation, amorcée autour du XVe siècle avec l’arrivée des premiers groupes claniques fondateurs. Tessons, poteries entières, matériel de broyage et outils polis (haches, herminettes) témoignent d’occupations de longue durée adossées aux corridors fluviaux.
Conjointement, ces travaux montrent que la matérialité (des routes aux gares, des écoles d’aviation aux ateliers de forge, des maisons aux poteries) n’est jamais neutre. Elle organise les circulations, recompose les voisinages, soutient ou fragilise les économies locales. Ils rappellent aussi que les politiques publiques produisent des effets durables lorsqu’elles rencontrent des ressources techniques et des compétences sociales déjà présentes.
Cette thématique invite à tenir ensemble les infrastructures et les métiers, les investissements et les transmissions. C’est à cette condition que les territoires étudiés peuvent transformer les héritages en puissants leviers de développement.
Bonne lecture !